Piñan, communauté de 42 familles et environ 200 âmes est à deux jours de marche de toute route. Enfin presque, il y a bien une route qui relie le village au reste du monde mais l'utilisation en est interdite aux villageois...Pourquoi? La réponse est complexe. Piñan est une des dernières communautés de la sierra qui vit le plus gravement les séquelles de la période des grandes haciendas d'Amérique du Sud.
Le système des haciendas s'est établi durant la conquête et la colonisation espagnole qui a duré des siècles. Le but officiel des haciendas était la production agricole et la tenue de bétail afin de nourrir les colons et la mère-patrie (l'Espagne). Derrière ces objectifs humanitaires se cache la triste histoire des peuples indigènes de l'Amérique du Sud.
Par la force, les Espagnols ont concentré des populations entières autour de ces « haciendas » afin d'utiliser et d'abuser de la main d'oeuvre locale en cette période de technologie agricole rudimentaire. Par le fait même, ils exerçaient un meilleur contrôle sur les campagnes en confiant aux propriétaires des haciendas un rôle de gestion et de supervision des Indiens.
Les Indiens travaillaient pour avoir le droit d'avoir accès aux ressources de l' hacienda c'est-à-dire le bois pour le chauffage et la cuisson, l'eau des rivières, les pâturages pour y mettre les bêtes et une portion des champs pour l'agriculture.
En 1964, les militaires équatoriens, à l'époque au pouvoir du pays, suite aux pressions du monde rural, ont passé la première Loi de la Reforme agraire équatorienne . Loi qui mettait un terme à l'époque des haciendas et redonnait des terres et propriétés aux « travailleurs » sur des bases de droits ancestraux acquis.
Voilà qu' à Piñan, la réforme n'avait pas tout à fait encore eu lieu...le village étant si reculé que la population a longtemps été maintenue dans un état d'ignorance quant à ses propres droits à l'auto-détermination. De plus, de par son isolement, aucun agent gouvernemental n'exerçait un quelconque pouvoir d'application de la loi. Ne soyons pas dupes! Certaines relations de pouvoir local et la légendaire corruption sud-américaine n'ont pas aidé la cause des habitants de Piñan.
En 2004, après 12 ans de négociations, luttes et revendications légales avec et contre le propriétaire de l'hacienda, Piñan a enfin le droit incontestable d'avoir ses propres terres. Il est important de garder à l'esprit que l'éveil de la conscience chez les habitants de Piñan et surtout de la confiance en leurs propres moyens a
été un long processus. Des siècles d'oppression et de violence n'encouragent pas la revendication de ses droits. Encore aujourd'hui, les enfants chuchotent à Piñan, une habitude léguée par des parents qui ont appris à ne pas manifester trop bruyamment leurs opinions.
Après cette longue introduction, il est nécessaire de réaliser qu'à Piñan tout est à faire. Le village sera complètement reconstruit. Les maisons occupées présentement par les habitants ne leur appartiennent pas, la terre non plus ne leur appartient pas. Ainsi, la finalisation du processus légal avec le propriétaire de l'hacienda a été le lègue de 2000 hectares (des 40 000 hectares de l'hacienda comme telle) afin de relocaliser le village sur des terres qui seront enfin les leurs.
Ne vous leurrez pas, les terres sont hautes, froides et beaucoup moins productives d'un point de vue agricole mais ils en sont les fiers propriétaires.
C'est donc avec de profonds remerciements que les fondateurs des Ami(e)s de Piñan remercient les Karavaniers du Monde, ses guides, Ivan Suarez et tous ceux qui ont contribué à l'avancement de Piñan en y amenant des touristes. Peu de visiteurs encore se rendent au village, louent les chevaux et utilisent les services de quelques hommes (Pastor, Jaime, Gregorio, Fausto, Samuel, etc.) pour la réalisation du trek permettant de se rendre au village.
La venue de ces touristes a représenté une source de revenus substantielle pour le village au travers ces années et a grandement contribué à couvrir les frais de transport, à Quito, des représentants (nommés par les villageois) qui se rendaient aux diverses institutions légales.
Piñan est également un exemple de communauté qui travaille réellement en communauté. Tous les bénéfices engendrés par la venue des groupes retournent à la communauté. Aucun argent ne va aux particuliers. On utilise bien les chevaux de diverses de personnes mais l'argent va dans une espèce de fonds communautaire d'appui a la cause. Chaque famille y contribue donc. Est-ce que ça durera? Est-ce que ça doit durer? La question est complexe et ne relève pas de ce dossier.
Une chose est incertaine; c'est que Piñan a plus que jamais besoin de notre aide.